Une sorcière comme les autres

J’ai promis à une sorcière de lui donner mon premier né. Je pensais bien l’avoir : je n’ai jamais voulu d’enfant. Mais rien ne s’est passé comme je l’avais prévu.


Il y a dix ans j’étais le stéréotype de la jeune commerciale aux dents longues. Fraîchement émoulue de mon école à 8000€ l’année, je rêvais d’être embauchée par l’entreprise dans laquelle j’avais fait mon stage. Le problème c’est qu’autant ils aimaient mon travail, autant ça n’a pas été pareil quand il s’est agi de me payer.

C’est ma copine Lucile qui m’a parlé de cette femme. Lulu est à fond dans tout ce qui est mystique, elle voit sa voyante comme moi je vois ma psy. Quand elle m’a parlé de sorcellerie, franchement, j’ai un peu rigolé. Mais elle m’a assuré que c’était super fiable, qu’elle lui avait été recommandée par une amie très chère. Elle-même n’osait pas la fréquenter, mais mon cas semblait désespéré.

Je suis allée voir le site internet de la sorcière. Il était noir et rouge, plutôt gothique. Je n’arrivais pas à décider si ça faisait sérieux. J’ai cherché la page tarifs et je n’ai rien trouvé. Je me suis dit que c’était comme ces boutiques très chères où le prix est “sur demande” ; je n’ai jamais su si c’était à la tête du client ou s’ils ne le mettaient pas pour éviter 

que les pauvres s’étouffent. Quand j’en ai parlé à Lucile elle m’a dit : 

“Mais non patate, les vraies sorcières ne se font jamais payer en argent.

– Et en quoi alors, grosse maline ? Parce que j’ai pas d’or pur ni de clochettes.”

Elle s’est tue un moment, puis a répondu d’un air sentencieux :

“En choses qui comptent vraiment, Louise.”

Je n’ai pas pu en tirer un mot de plus. Mon sentiment aujourd’hui est qu’elle n’en savait rien.


Le temps a passé et j’ai oublié cette conversation. Je n’allais quand même pas aller voir une sorcière. Je ne savais même pas si je croyais à cette histoire. En termes de mystique je lis mon horoscope, mais ça s’arrête là. Et puis mon école de commerce était quand même censée me donner du boulot sans passer par des combines paranormales. J’ai donc envoyé des CVs. Beaucoup de CVs. Dans des boîtes en lien avec mon domaine, et puis de moins en moins. Pour des postes à hauteur de mon diplôme, et puis de plus en plus bas. Six mois après la fin de mon master j’étais caissière à Monoprix, et avec le prêt étudiant à rembourser il ne me restait plus grand chose. C’est Lucile qui a relancé le sujet, devant un thé dans son minuscule appartement du XXe.

“Alors, tu as essayé la sorcière ?

– Hein ? Non, n’importe quoi…

– Je savais bien que tu avais pas essayé, sinon t’aurais déjà un job.”

J’ai soupiré et j’ai balayé son histoire d’un revers de la main. N’empêche que la nuit suivante, pendant que je me tordais en essayant de dormir tout en faisant mes comptes dans ma tête, j’ai repensé : “la sorcière”.

    Qu’est-ce que j’avais à perdre après tout ? Apparemment elle ne prenait pas d’argent. Ce qui “comptait vraiment” était plutôt absent chez moi. Parents : éloignés. Petite-amie : inexistante. J’avais des potes, c’est sûr, mais nous n’étions pas assez proches pour que notre amitié ait une valeur quelconque pour une sorcière – ou alors je ne comprenais pas comment fonctionnait la magie. Je n’avais rien à perdre, je me suis dit : allons voir.

    L’adresse indiquée sur le site était celle d’un magasin de fleurs. Je devais demander Adélaïde. Quand j’ai prononcé ce nom le vendeur a hoché la tête et m’a entraînée à sa suite par la porte de l’immeuble voisin. On a monté cinq étages à pied et il a sonné à la porte.

“C’est une cliente !” a-t-il crié.

La porte s’est ouverte presque immédiatement. Je m’attendais à voir une vieille dame à pustules ; la personne qui est apparue était une jeune femme brune à boutons d’acné qui portait un jean et un T-shirt. Le fleuriste est parti et nous sommes entrées dans l’appartement. J’ai eu un frisson quand la porte s’est refermée, mais la sorcière m’a fait un joli sourire alors j’ai souri en retour. Les murs étaient recouverts de draperie tie-and-dye. Elle m’a indiqué un pouf et s’est assise en tailleur sur un coussin.

“Dites-moi donc pourquoi vous êtes-là.”

J’ai eu un sourire ironique.

“Vous ne le savez pas encore ?

– Je suis sorcière, pas médium.”

Sa voix est restée calme malgré ma provocation.

“J’ai besoin d’un travail, ai-je dit.

– Je ne recrute pas.”

Son petit visage rond est resté impassible puis, sans prévenir, elle a éclaté de rire.

“C’était une blague ! C’était drôle non ?”

J’ai hésité à me lever et partir, parce que cette jeteuse de sorts ne m’avait pas l’air très professionnelle. Mais j’avais déjà fait le chemin pour venir, alors…

“Je veux un job bien payé, ai-je dit. Dans une boîte d’assurance, même dans la boîte qui m’avait prise en stage. Un poste de cadre… de cadre supérieure… de cheffe du bureau parisien !”

Je n’arrêtais pas de rajouter des choses. Quand on a un génie devant soi autant faire un bon vrai gros voeu, non ?

Elle m’a regardée placidement.

“Et qu’êtes-vous prête à offrir en échange ?

– Mon âme ?”

Elle a gloussé. Elle m’a dit presque tendrement :

“Je ne suis pas le diable non plus. Qu’est-ce que j’en ferais, de ton âme ?”

Ce passage au tutoiement m’a surprise, mais j’ai joué le jeu.

“Qu’est-ce que tu veux alors ?”

Elle a froncé les sourcils et s’est plongée en elle-même, avec un recueillement presque comique.

“Ton premier né” a-t-elle dit finalement.

Je me suis dit “jackpot” : je ne compte pas faire d’enfant, et si j’en ai un ce sera ma femme qui le portera parce que moi ça me fait super peur, donc techniquement ce ne sera pas mon premier-né, si ? J’ai tendu la main. Adélaïde m’a entaillé la paume, a fait pareil avec la sienne et nous avons lié nos promesses. Trois semaines plus tard j’ai été faire un test de dépistage du VIH, et une semaine après j’ai reçu un appel de la boîte qui m’avait prise en stage. Ils me proposaient un poste. Pas cheffe, mais commerciale, payée 3 200€ par mois. La sorcière m’avait dit d’accepter. À partir de là, j’ai vite grimpé les échelons.


J’avais vingt-trois ans à l’époque. J’ai fêté mes trente ans avec une promotion au rang de cheffe du bureau parisien. Le matin de mon anniversaire, j’ai reçu un appel sur ma ligne fixe. Personne ne m’appelait jamais sur ce numéro, mais j’ai supposé que c’était une vieille tante qui voulait me souhaiter bonne fête.

“Bonjour, c’est Adélaïde” a soufflé une voix timide.

Je ne l’ai pas reconnue et le prénom ne me disait rien.

“Désolée, faux numéro.

– Adélaïde la sorcière” a-t-elle précisé.

Son visage m’est revenu avec son sourire en premier.

“Adélaïde, ai-je répété, ne sachant que dire.

– Louise ?” a-t-elle répondu d’un air aussi confus que le mien.

Nous sommes restées un instant en silence.

“J’appelle pour demander quand est-ce qu’il vient, ce bébé.”

J’ai étouffé un rire. Peut-être que c’était vraiment une vieille tante qui m’appelait, au final. Elle a insisté.

“Est-ce que tu as trouvé avec qui le faire, au moins ?”

Je jure, on aurait dit ma mère. Les deux fois dans l’année où on se parlait.

“J’ai oublié de préciser, ai-je dit. Je suis lesbienne et je ne veux pas d’enfants.”

Silence au bout du fil.

“Alors tu es obligée de m’inviter à dîner, a-t-elle dit après un moment.

– Pardon ?”

Avais-je raté une clause de notre contrat ?

“C’est juste que tu m’as un peu arnaquée, alors ce n’est que justice. Et puis, je suis lesbienne aussi.”

J’ai failli m’étouffer avec mon café au lait. C’est vrai qu’elle était mignonne, mais je l’aurais pensée hétéro. J’ai toujours eu un gaydar tout pourri.

“Ce soir ?

– J’ai une soirée d’anniversaire.

– Oh, c’est vrai, joyeuse trentaine !”

Je ne me rappelais pas lui avoir donné ma date de naissance.

“Demain soir, alors, a-t-elle conclu.

– Demain soir” ai-je confirmé.

Je lui ai donné rendez-vous dans un restau chic, je lui devais bien ça. Je me disais que je prenais des risques à encourir la colère d’une sorcière, mais quand elle a raccroché elle avait l’air toute guillerette.

    Le lendemain devant le restaurant, je l’ai reconnue au premier coup d’oeil. Elle ne semblait pas avoir changé d’un cil. Je me suis demandé si elle se baignait dans du sang de vierge. Elle m’a tapé la bise comme si on s’était vues la veille.

“Donc tu as toujours su que tu ne voulais pas d’enfant, et qu’en plus tu ne risquais pas de tomber enceinte accidentellement” a-t-elle résumé sans introduction, dès que nous nous sommes assises à table.

J’ai eu un sourire en coin.

“En gros, oui.

– Je te ferai changer d’avis.”

Un sourd pressentiment s’est réveillé dans mon ventre, venant de la partie de moi qui était un peu superstitieuse. Elle m’avait montré qu’elle avait un vrai pouvoir, après tout.

“Et si c’est moi qui porte l’enfant ? a-t-elle continué. Tu serais la mère avec moi ?”

J’ai sursauté. Le poids dans mon ventre s’est allégé, puis alourdi, puis a fait des tournicotis.

“Je… C’est… inattendu… C’est quand même notre premier rendez-vous.”

Nous avons été interrompues par le serveur qui nous amenait deux verres de vin blanc en apéritif. Elle a attendu qu’il soit parti pour reprendre :

“Je ne te demande pas en mariage, j’ai juste trop peur pour être mère célibataire. Tu me dois bien ça, il me semble.”

“Mais je… je ne veux pas d’enfant.

– Tu as dit que tu pourrais en avoir un jour, si tu étais avec une fille qui en voulait vraiment, vraiment un.

– Quoi ? Que… je ne t’ai jamais dit ça.

– Pas à moi. A ta copine Lucile. Elle raconte vraiment tout à sa voyante.”

Fichue Lucile. J’ai pris une gorgée de vin pour me donner une contenance.

“C’est vrai, j’ai dit ça. Mais on n’est pas ensemble.

– Pour l’instant… Car ce que tu ignores, c’est que j’ai mis un philtre d’amour puissant dans ton vin.”

J’ai ouvert grand les yeux. Je commençais à sentir les effets de la potion. La sorcière avait déjà l’air plus jolie, tandis que je baignais dans une sorte d’euphorie légère. Elle a éclaté de rire.

“Je n’ai rien mis dans ton vin, nigaude. Je ne ferais quand même pas ça.”

J’ai rougi de m’être faite avoir.

“Tu m’as fait promettre mon premier né, excuse-moi de ne pas savoir ce que tu ferais et ne ferais pas.

– Le premier né, c’était un contrat, m’a-t-elle repris. J’avais ton consentement. Mettre quelque chose dans ton verre… ça, ça ne se fait pas. Et puis c’est bien toi qui m’as eue dans l’histoire !”

Je devais bien le reconnaître, mais ce n’était pas pour ça que je ferais n’importe quoi. J’étais une commerciale avisée, après tout.

“Je te propose quelque chose, ai-je commencé. On dîne ensemble. On prend un café. On discute. Tu vois si tu veux être avec moi. Ensuite on voit où on va, d’accord ?”

Elle m’a regardée avec un air de petit chat. Durant un instant j’aurais dit oui à toutes ses demandes. Mais c’est elle qui a accepté.

    Pendant le reste du repas, je l’ai inondée de questions sur la vie de sorcière.

“C’est un métier comme un autre, a-t-elle expliqué. Je ne suis pas née comme ça. J’ai passé un pacte avec les forces obscures.

– Et du coup tu dois leur fournir des bébés ?”

Elle m’a fixée d’un air choqué.

“Mais non !

– Alors, pourquoi ce délire avec les premiers nés ?

– J’ai toujours voulu un enfant.

– Mais tu as dit que tu ne voulais pas être mère célibataire !”

Du bout de sa fourchette, elle a joué avec ses asperges.

“J’imagine que j’espérais secrètement qu’une des personnes voudrait faire ce bébé avec moi.

– Une des personnes ? Tu as passé ce contrat avec combien de gens en tout ?”

Elle s’est mise à compter sur ses doigts. Je l’ai vue dépasser la dizaine, la vingtaine, puis elle s’est mise à compter trop vite pour moi.

“Environ cent-cinquante. Sur les cinquante dernières années.”

J’ai recraché mon vin. Un serveur s’est aussitôt approché et je me suis répandue en excuses. Une fois qu’il est parti, j’ai dit :

“Donc tu te baignes bien dans du sang de vierge.

– Quoi ?

– Pour ne pas vieillir. Quel âge as-tu exactement ?

– Quatre-vingt-deux ans.”

J’ai fait une pause pour digérer l’information, ainsi que mon magret de canard.

“Et en quatre-vingt-deux ans, pardon, en cinquante ans de carrière, cette petite combine n’a jamais marché ? Tu n’es pas une très bonne sorcière.

– À chaque fois j’ai des remords. Et puis j’espérais secrètement trouver quelqu’un avec qui l’élever.

– Qu’est-ce qui t’a décidée pour moi ?”

Elle me regarde un moment sans parler.

“Je t’aime bien.

– Tu ne sais pas grand chose de moi.

– Je sais que tu es décidée, assez pour être venue me voir pour exaucer ton désir. Je sais que tu es drôle parce que tu m’as fait une blague la première fois que tu m’as vue.”

Je ne m’en souvenais plus. J’ai quand même hoché la tête.

“Je sais que tu es une bonne amie pour Lucile même si parfois elle t’énerve.”

Je me suis mordue la lèvre.

“C’est elle qui a dit ça à sa voyante ?

– C’est un peu moi qui l’ai deviné. Je ne suis pas médium mais j’ai de la finesse. C’est le privilège de l’âge.

– À ce sujet… comment tu fais pour rester jeune ?

– J’échange du temps de vie contre des services. La semaine dernière j’ai guéri la maladie d’un client en transférant des années de vie du fils à son père. J’ai pris ma commission.

– Mais c’est horrible !”

Elle a haussé les épaules.

“Ils étaient d’accord tous les deux. On ne peut pas prolonger la durée de vie totale des êtres sur cette Terre, mais on peut faire des transactions.”

J’ai hoché la tête lentement. Je ne comprenais toujours pas le code moral de cette sorcière, mais elle semblait en avoir un. J’ai quand même changé de sujet, je commençais à être mal à l’aise.

“Du coup tu as grandi dans les années quarante ?

– Oui, mais le mieux c’était les années soixante. Les hippies, la drogue… c’est là que je suis devenue sorcière. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais mais on a été beaucoup à débuter, à l’époque. On manipulait des forces qu’on ne comprenait pas vraiment. Et puis les vêtements…”

Elle a continué un moment et je l’ai écouté parler, en me noyant dans ses yeux pétillants.

    Le lendemain matin je me suis réveillée seule dans mon lit avec la gueule de bois. Peut-être que pour mes trente ans j’aurais dû arrêter l’alcool. Mais Adélaïde ne m’avait pas menti : pas de philtre d’amour, ou alors elle n’en avait pas profité. J’ai essayé de penser à elle sans les effets du vin : son sourire me revenait en premier, puis son rire, puis tout son visage rond comme la Lune. Je la trouvais toujours craquante ; une partie de ce qu’elle m’avait dit la veille me faisait fondre davantage, tandis que l’autre m’effrayait. J’ai quand même couiné de joie en voyant qu’elle m’avait envoyé un message pendant que je dormais : “J’espère que tu es bien rentrée hier soir. C’était chouette, j’espère qu’on le refera. Bisous. Adélaïde.J’ai tapé à la vitesse de l’éclair : “Bien rentrée, contente de t’avoir revue” ; j’ai hésité un instant puis j’ai continué : “on se refait ça quand tu veux”. Je n’ai pas eu le temps de poser mon téléphone que la réponse est apparue, à une vitesse surnaturelle : “Pique-nique sur les quais ce soir ?”

    Elle avait vraiment envie de me revoir. Cette pensée m’a revigorée et j’ai sauté sur mes pieds, ramenant mon mal de tête au premier plan. J’ai répondu à son message et je me suis fait un café-Doliprane. J’ai commencé à choisir ma tenue pour le soir : pas aussi chic que la veille, mais quand même un truc un peu bien. Finalement j’ai opté pour un jean et un chemisier en dentelle sexy.


Quand j’ai retrouvée Adélaïde sur les quais elle était vêtue de son éternel jean T-shirt, avec des lunettes de soleil à la John Lennon. Je me suis demandé si le côté ado attardée était une conséquence de son éternelle jeunesse. Au lieu de me faire la bise, elle a planté un gros baiser sur ma joue. Puis elle a déplié une grande nappe fleurie et s’est assise sur le bord du quai, les jambes pendant dans le vide.

“Alors, a-t-elle dit avidement, tu as amené quoi ?”

J’ai sorti les tartinades que j’avais achetées au supermarché, tandis qu’elle me montrait son houmous maison et toutes les sortes de mini-légumes que j’aurais pu imaginer : tomates cerises, baby carrots, tout petits poivrons, asperges et concombres longs comme mon pouce. 

“Je les cultive moi-même, a-t-elle annoncé avec fierté.

 – C’est de la magie ?

– Oh non, juste des variétés spéciales. Et ensuite tu sèmes dense et tu récoltes tôt.”

Son sourire m’a fait sourire. Elle a sorti des verres en plastique d’un concert de punk et m’a servi du champagne qu’elle a tiré d’une demi-bouteille. J’avais l’impression de jouer à la dînette. J’ai réalisé que ça m’amusait vraiment, comme je ne m’étais pas amusée depuis longtemps. Ce n’était même pas l’alcool – j’y avais juste trempé mes lèvres – c’était d’être avec une personne tellement étrange que j’en laissais tomber mon masque. Notre rencontre avait été l’antithèse du cool, il était trop tard pour se prouver quoi que ce soit. Elle me plaisait mais je ne tentais pas de la séduire, puisqu’elle avait dévoilé toutes ses cartes en me proposant d’élever un enfant ensemble. Avec elle, je ne savais plus qui j’étais. Peut-être étais-je enfin moi-même.

    Après avoir parlé de sa vie la veille, elle m’a interrogée sur la mienne ce soir-là. Alors que mon existence me paraissait banale en comparaison de la sienne, elle m’a donné l’impression que ce que je racontais était passionnant.

“Voilà pourquoi je ne parle plus vraiment à ma mère” ai-je conclu après une douloureuse histoire de coming-out.

Je n’avais pas fini ma phrase que les bras d’Adélaïde m’entouraient. Son étreinte était chaude, agréable dans la soirée fraîche du mois de mai. J’ai commencé par tapoter son dos d’un air gêné mais le câlin s’est prolongé et je me suis plongée dedans. Quand elle s’est éloignée de moi, j’ai passé ma main sur sa joue pour en écarter les cheveux. C’est elle qui m’a embrassée mais c’est moi qui ai approfondi le baiser, serrant mon corps contre le sien tandis que ma langue rencontrait la sienne. Elle a fini par s’écarter, à bout de souffle. Dans la passion, nous avions renversé un gobelet de champagne. Elle a éclaté de rire, son rire clair et sonnant que j’aimais déjà tant.

    Une devinette qui me fait rire : qu’amène une lesbienne au deuxième rendez-vous ? Un camion de déménagement. On aurait pu penser, comme Adélaïde m’avait proposé de faire un enfant ensemble dès notre premier rencard, que nous suivrions ce cliché. Il s’est passé l’inverse : je pense que j’étais méfiante, malgré mon envie de me jeter dans cette relation.

    Nous avons enchaîné les rendez-vous et nous nous sommes beaucoup vues, mais j’ai attendu plusieurs semaines avant de l’inviter chez moi, dans le bel appartement que je me payais avec mon nouveau salaire de cheffe. Je suis aussi retournée chez elle ; elle habitait toujours le même deux-pièces au-dessus du fleuriste. La décoration n’avait pas changé. Elle aimait vraiment les années 70. C’est là que nous avons dormi ensemble pour la première fois. D’abord rares, les occasions se sont multipliées. Enfin, au bout de six mois, nous dormions ensemble une fois par semaine. C’est dans son lit recouvert d’un couvre-pieds en macramé qu’elle m’a avoué :

“J’ai fait un vœu pour moi auprès des puissances obscures, il y a cinquante ans de cela. Je crois qu’il s’est enfin réalisé.”

J’ai relevé la tête de son cou où j’étais blottie.

“C’était quoi ton vœu ?”

Elle a ménagé son effet en me caressant les cheveux avant de répondre :

“J’ai demandé à rencontrer le grand amour.”

J’ai ri pour cacher ma gêne :

“Sinon il y avait les sites de rencontre, ça aurait mis moins de cinquante ans.

– Et à quel moment j’annonce que je suis une sorcière ? J’y suis allée, mais dès que les femmes voulaient mieux me connaître je me sentais bloquée. Je ne sais pas si ça se voit mais je ne suis pas très douée pour les relations sociales.”

C’est elle qui a enfoui sa tête dans mon cou cette fois. Je l’ai redressée et j’ai murmuré à son oreille :

“Moi aussi je t’aime.”


Nous sommes restées à un rythme de croisière : dormir ensemble deux fois par semaine, pendant un an, une fois chez elle, une fois chez moi. Mine de rien nous avons commencé à éparpiller nos affaires dans les deux appartements. Je l’ai présentée à mes copines, qui l’ont trouvée un peu bizarre. Je n’en ai rien eu à faire : j’aimais cette sorcière étrange et timide au sens de l’humour particulier.  De son côté, Adélaïde m’a présentée à ses amies, dont la voyante de Lucile, qui m’a dit avec un clin d’oeil :

“J’ai beaucoup entendu parler de toi.”

J’ai pensé que le secret médical aurait dû s’étendre aux professions occultes.

    Pendant un an et demi, Adélaïde n’a pas reparlé de faire un enfant ensemble. Et puis un matin au petit-déjeuner, elle m’a demandé soudain :

“Tu as réfléchi au bébé ?

– Oui.

– Alors ?”

J’ai mâché longuement mes céréales pour gagner du temps, puis j’ai répondu :

“Peut-être qu’avec toi, je pourrais.”

Je crois qu’elle aurait voulu contrôler son sourire, mais il a illuminé tout son visage.

“Peut-être ? a-t-elle demandé.

– J’ai toujours peur. J’ai peur de ne plus dormir, j’ai peur de mal faire les choses, j’ai peur du regard des gens. Mais je pense qu’avec toi, je peux affronter tout ça.”

Elle s’est levée et m’a serrée dans ses bras jusqu’à ce que j’aie du mal à respirer. J’ai tapé de la main pour qu’elle me lâche et elle s’est éloignée d’un pas, le visage rayonnant. En la voyant ainsi, j’ai su que ma décision était la bonne.


Nous avons commencé les essais, en nous rendant en Belgique pour une PMA avec donneur anonyme. J’ai suggéré à Adélaïde de faire un sort de fertilité, mais elle m’a dit que cela lui coûterait trop cher. Apparemment, on ne manipulait pas la vie sans conséquence. Nous avons donc suivi le protocole médical. Tous les mois je prenais un jour de congé pour accompagner ma sorcière. Après la quatrième fois, la grossesse a pris. J’ai été étonnée d’à quel point j’étais heureuse. J’aurais voulu sortir le champagne, mais par solidarité je suis restée au Champomy.

C’est moi qui ai pensé que nous devrions nous marier, pour que je puisse adopter plus facilement le petit. J’avais envie de la voir sourire alors j’ai sorti le grand jeu. Je me suis arrangée avec Karim, le fleuriste, qu’Adélaïde m’avait présentée depuis un moment comme l’un de ses amis. Ensemble nous avons collé des pétales de rose sur la route allant de chez elle jusqu’aux quais de Seine où nous nous étions embrassées pour la première fois. Puis il s’est caché pour l’espionner quand elle est sortie le lendemain matin.

“Le colis est en chemin” m’a-t-il envoyé. J’attendais, fébrile, sur les quais. Karim la suivait et m’envoyait par SMS chacun de ses déplacements. Il était huit heures et le quai était désert. J’ai déplié une nappe de pique-nique et déposé dessus des fraises, des croissants et des flûtes de jus de pomme. Puis lorsque j’ai reçu “le colis est à 100m” j’ai mis un genou à terre, bague de fiançailles à la main. Enfin, Adélaïde est apparue. J’ai observé de loin son sourire s’élargir tandis qu’elle comprenait ce qui se passait.

“Adélaïde Françoise Gillier, voulez-vous m’épouser ?” ai-je demandé dès qu’elle a été assez proche.

Elle a traversé en une seconde les quelques mètres qui nous séparaient. Avant qu’elle me prenne dans ses bras j’ai vu les larmes dans ses yeux.

“C’est oui” a-t-elle articulé avec difficulté avant de replonger sa tête dans mon cou. 

Nous sommes restées enlacées un moment. 

“Il faudrait faire ça avant la naissance du bébé, ai-je précisé, pour que je puisse l’adopter tout de suite.”

Elle a hoché la tête. Ses yeux étaient toujours humides.

“Tant de choses à organiser !

– Pas de pression. Ce n’est pas comme si on cherchait à impressionner nos familles.”

Mes parents ne viendraient jamais à un mariage entre deux femmes, et les siens étaient morts depuis bien longtemps.

“J’ai quand même envie que ce soit beau, a-t-elle dit, tu es l’amour de ma vie après tout.”

J’ai souri mais je me suis tendue en entendant cette expression. Je n’avais jamais cru à l’amour éternel.

    Nous nous sommes donc mises au travail sur les faire-part, les plans de tables et le traiteur. Nous avons prévu deux menus différents : la moitié des amis d’Adélaïde étaient végétariens, ainsi qu’un ou deux des miens. Nous avions cinquante invités en tout, depuis les proches jusqu’aux copains, mais sans personne de nos familles. Nous formions notre propre foyer et c’était déjà suffisant.

    Dans le même temps, nous avons emménagé dans mon appartement. Adélaïde a été triste de quitter le sien, qu’elle occupait depuis 1985, mais il était vraiment trop petit pour accueillir notre fils. Car oui, c’était bien un fils que nous attendions, comme nous l’avions découvert à l’échographie. Nous n’étions toujours pas sûres du prénom, en revanche. Le côté hippie de ma sorcière se manifestait par des suggestions… originales, et je n’avais pas envie d’appeler mon enfant Romarin.


Le jour du mariage est enfin arrivé, au septième mois de grossesse d’Adélaïde. La veille j’avais dormi chez mon amie Clémence : nous avions décidé de ne pas nous voir avant la cérémonie. J’avais un rendez-vous chez la coiffeuse à 10h et chez la maquilleuse à midi. Je me suis réveillée à l’aube, aussi excitée qu’inquiète : et si je faisais une erreur en épousant cette femme un peu étrange ? Un enfant n’avait jamais été dans mes plans et soudain… J’ai chassé ces pensées et me suis glissée hors du canapé-lit. Je me suis fait des céréales en silence pour ne pas réveiller Clémence mais je n’avais qu’une envie, mettre de la musique très fort pour chasser mes mauvaises pensées. J’ai fini par attraper mes écouteurs et pousser le volume au maximum sur un morceau d’Iron Maiden.

    Quand Clémence s’est levée j’allais un peu mieux après avoir dansé sur du hard rock pendant une heure. J’étais en sueur. Je suis allée prendre une douche et l’eau chaude a lavé les dernières angoisses que je pouvais avoir. Mais en sortant de la salle de bain, je suis tombée sur une photo dans le couloir que je n’avais pas vue la veille. Elle montrait Jeanne, la fille de Clémence, que celle-ci ne voyait plus depuis que son ex-femme était partie. Mon amie n’avait pas réussi à adopter leur fille, et n’avait donc aucun droit sur elle. Depuis, Clémence était inconsolable. La boule au ventre que j’avais au réveil est revenue. Et si il se passait la même chose avec Adélaïde et notre fils-sans-prénom ? Et si je m’attachais à lui, comme je m’étais attachée à elle, pour finir avec le cœur brisé par eux deux ? Cette inquiétude a entraînée son opposée : et si je n’aimais pas notre enfant ? Et si ma vie depuis deux ans était une grossière erreur ?

“T’en fais une tête” a remarqué Clémence lorsque je suis revenue dans le salon.

J’ai jeté un coup d’œil au miroir au-dessus du piano : j’étais livide.

“Inquiétudes pré-mariage ?” a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête.

“C’est normal, m’a-t-elle rassuré. J’avais les mêmes à mon mariage. Quoique, peut-être que j’aurais dû les écouter un peu !”

Elle a ri, pas moi.

    Mon angoisse était toujours là pour mon rendez-vous coiffure. J’ai mis mon masque, j’étais douée pour ça, aujourd’hui c’était un masque de mariée heureuse. Je n’ai pas cessé de sourire quand j’ai corrigé la coiffeuse qui parlait de mon “fiancé chanceux”. Un moment, je me suis dit qu’au moins avec Adélaïde je n’avais pas besoin de porter de masque. J’ai eu envie d’être avec elle. J’ai eu envie de l’épouser. Ce moment, bien que bref, m’a rassurée. J’ai tenté de me détendre entre les mains de la coiffeuse qui me faisait un chignon avec des perles, puis entre celles de la maquilleuse. Il était 13h lorsque j’ai terminé le rendez-vous. J’ai enfilé ma robe, une bonne vieille meringue. Mon côté rétro, dirait-on. Je n’avais pas vu celle d’Adélaïde, une autre tradition que nous avions respectée.

    Je suis arrivée à la mairie à 13h45, un quart d’heure avant la cérémonie. La plupart de nos amis étaient déjà là. J’ai cherché Adélaïde du regard. Elle était magnifique dans une robe blanche en macramé, une couronne de fleurs sur la tête. J’ai croisé son regard. L’angoisse m’a foudroyée. J’ai senti un début de nausée – ce n’était pourtant pas moi qui étais enceinte. Je me suis excusée auprès de tous les amis qui essayaient de venir me saluer et j’ai filé vers les toilettes. Mais à mi-chemin, je me suis rendue compte que je n’avais pas besoin de vomir. J’avais besoin de partir.

    Je suis passée derrière la mairie et j’ai pris la poudre d’escampette.

    Je n’ai pas voulu prévenir Clémence ou une autre de mes amies pour avoir de l’aide : j’avais trop peur qu’elles tentent de me raisonner et je n’avais pas le courage d’argumenter. Je savais une seule chose : je devais partir, vite. Heureusement j’avais une pochette avec mon portable, mes clés et mon portefeuille. J’ai appelé un taxi ; on m’a demandé d’attendre cinq minutes. Je me suis cachée dans une ruelle. J’avais l’impression d’être en fuite, et quelque part je l’étais. Je devais fuir avant qu’Adélaïde ne s’aperçoive que j’étais partie et qu’elle ne me lance une malédiction. Même si je partais loin cependant, la magie me rattraperait. J’avais fâché une sorcière et maintenant, j’étais dans la merde.

    Le taxi est arrivé. Il a fait une drôle de tête en me voyant dans ma robe de mariée, mais il n’a pas fait de commentaire. Je lui ai donné l’adresse de chez moi. Je devais prendre des affaires. Puis j’irais… Dieu savait où.

    Une fois chez moi j’ai rempli une valise et je me suis changée : j’ai mis les vêtements les plus neutres possible. Il était 14h30 et cela faisait une demi-heure que j’aurais dû entrer dans la mairie pour épouser Adélaïde. Elle devait avoir compris que je ne viendrais pas, ou plutôt que j’étais partie après avoir croisé son regard. J’avais mis mon portable en silencieux mais je le voyais s’allumer régulièrement, avec le numéro d’Adélaïde ou celui de divers amis.

    J’ai commandé un nouveau taxi pour aller à la gare et, une fois arrivée, j’ai pris un TGV pour Marseille. Je n’avais personne à voir là-bas, mais c’était exactement ce que je cherchais. Je me suis installée dans mon siège avec mes écouteurs et, quand le train a démarré, j’ai respiré pour la première fois. 

Je ne savais pas ce que je venais de faire. Quelle malédiction pesait sur mon avenir ? Et même sans cela, comment allais-je pouvoir me regarder en face après avoir abandonné une femme enceinte à l’autel ? Malgré ces remords, je n’envisageais pas de faire demi-tour. Le train filant vers le Sud, loin de ma vie d’épouse et de mère, était la seule chose qui me permettait de respirer.

En arrivant à Marseille j’ai cherché un hôtel décent. Je me suis éloignée de la gare et j’ai marché au hasard dans la ville jusqu’à tomber sur le Vieux Port. Voir la mer m’a fait du bien, moi qui adorais la Seine. J’ai nourri l’idée de prendre un bateau et de ne jamais revenir, mais je ne savais pas naviguer. En regardant le port j’ai marché dans une crotte de chien. J’avais abandonné Adélaïde cinq heures plus tôt. J’ai su que la malédiction commençait.

Cela s’est confirmé lorsque je me suis rendue dans un hôtel : il était complet. Cela aurait pu être un hasard mais les deux ou trois suivants l’étaient aussi. J’avais épuisé tous les hôtels qui semblaient décents autour du port ; j’ai pris la Canebière et je suis retournée près de la gare. Il y avait toujours une tripotée d’hôtels autour des gares, mais pas forcément d’une qualité incroyable. Je les ai visités un à un, du meilleur au plus minable, et seul le dernier de ma liste avait encore des place disponibles. Bien sûr, me suis-je dit : la malédiction.

J’ai posé mes affaires et j’aurais voulu me reposer un instant sur le lit lorsque j’ai vu un cafard au niveau de l’oreiller. J’ai crié, puis refermé la bouche dans la crainte irrationnelle qu’il rentre dedans. Horrifiée, j’ai regardé la bête traverser le matelas et se réfugier sous la tête de lit. Je l’ai suivi du regard puis j’ai écarté le lit du mur : une marée de ces insectes grouillaient entre les deux. J’ai crié à nouveau. J’ai attrapé mes affaires en priant silencieusement pour qu’aucun des blattes ne soit rentré dans mon sac et je suis sortie de la chambre.

“Il y a des cafards dans la chambre” ai-je dit d’un ton accusateur lorsque je suis arrivée à l’accueil.

Le réceptionniste a haussé les épaules.

“Deux mois qu’on attend les exterminateurs.

– J’exige d’être remboursée.

– On peut vous changer de chambre.

– Je ne resterai pas une minute de plus dans cet hôtel infesté de cafards !”

L’homme a haussé les épaules à nouveau.

“Alors vous pouvez partir.

– Allez me chercher votre supérieur.

– Il est pas là.”

Je me sentais trop fatiguée pour me battre. J’ai pris ma valise, je suis sortie et j’ai hélé un taxi près de la gare.

“Un hôtel loin du centre, s’il-vous-plaît.”

Nous avons traversé la ville, puis pris une voie rapide, jusqu’à un hôtel dans une zone commerciale que je ne connaissais pas. J’ai laissé un bon pourboire au taxi et je suis entrée dans l’hôtel. Il ne restait plus qu’une chambre, avec un lit simple et sans fenêtre. Il était 21h, je n’avais pas mangé mais j’étais épuisée. Je me suis allongée et me suis endormie d’un sommeil sans rêves.


    J’ai émergé avec difficulté une dizaine d’heures plus tard. J’avais la bouche pâteuse et mal à la tête, avec l’impression distincte d’une gueule de bois.

“Qu’est-ce que je viens de faire ?” ai-je demandé à voix haute.

La peur de la veille s’était évanouie, ne laissant que la culpabilité et le sentiment d’avoir fait une immense erreur.

“Je dois réparer ça” ai-je annoncé à mon miroir, qui me renvoyait l’image d’une femme débraillée, aux cheveux ébouriffés et aux marques d’oreiller sur la joue.

J’ai pris une douche – il n’y avait pas d’eau chaude – et me suis habillée en vitesse. J’ai voulu pianoter sur mon portable pour prendre un billet de train mais j’avais oublié de le charger. Je l’ai branché et j’ai attendu en ruminant. Il fallait que je retourne à Paris immédiatement réparer mon erreur et, qui sait, peut-être Adélaïde me reprendrait-elle ? Je me suis demandé si j’avais ces pensées uniquement parce qu’elles les envoyait vers moi. Cela me faisait peur mais me rassurait en même temps : cela signifiait qu’elle voulait que je revienne.

    Lorsque mon téléphone a enfin été chargé, j’ai commandé un taxi et pris un billet de train. J’ai rongé mon frein jusqu’à la gare, puis jusqu’au départ de mon train, et enfin pendant tout le voyage. Enfin, vingt-quatre heures après ma fuite, je suis arrivée à Paris. Je me suis précipitée jusqu’à notre appartement. J’ai tourné la clé dans la serrure. Lorsque j’ai enfin réussi à l’ouvrir je me suis retrouvée nez-à-nez avec Adélaïde, en pyjama malgré l’heure tardive, le visage encore barbouillé de son maquillage de mariée.

“Adélaïde” ai-je bredouillé.

Les mots ne me venaient pas et, de son côté, je crois qu’elle était trop sidérée de me voir pour parler. Ce n’est que quand j’ai commencé à articuler “Pardonne-moi” qu’elle a éclaté :

“Tu crois que tu peux m’abandonner et juste revenir comme ça ?”

Des larmes coulaient déjà dans ses yeux fardés, ajoutant de nouvelles traces noires sur ses joues. J’ai bredouillé :

“J’ai paniqué…

– Et qu’est-ce qui me dit que tu ne vas pas paniquer à la naissance du bébé et te barrer à nouveau, ou dès qu’il faudra changer une couche ?”

Je m’apprêtais à répondre quand j’ai lu la douleur sur son visage. 

“Qu’est-ce qui se passe ?

– J’ai des contractions, a-t-elle répondu, livide.

– Mais c’est trop tôt !

– C’est pas moi qui choisis !” a-t-elle crié.

Elle a pâli encore :

“Je crois que j’ai perdu les eaux.

– Je t’emmène à l’hôpital.”

Elle m’a jeté un regard noir et j’ai vu le moment où elle allait me dire de ne pas l’accompagner. Mais elle devait avoir besoin de soutien, car elle a simplement acquiescé.

Lorsque nous sommes arrivées à l’hôpital, les contractions avaient sérieusement commencé. L’infirmière les a chronométrées et a installé Adélaïde dans une chambre. Elle nous a prévenues que le bébé serait placé en unité néo-natale.

“Tu veux que je reste avec toi ?

– Oui” a répondu ma sorcière, malgré son air renfrogné.

    Nous sommes restées longtemps sans parler avant que le médecin arrive. J’osais à peine la regarder. Mais au bout d’un moment, elle a rompu le silence, la voix pleine d’une douleur indicible :

“Pourquoi tu es partie ?

– Je suis désolée… J’ai paniqué, c’est tout. J’ai commencé à me sentir mal et à me demander si avoir un enfant était une énorme erreur…”

Je me suis tue, consciente que ce n’était pas le meilleur moment pour dire ça. Adélaïde m’a observée.

“Je ne pourrai plus jamais te faire confiance.”

J’ai hoché la tête, contrite. Puis les mots sont sortis tout seuls de ma bouche :

“Mais si tu ne voulais pas que je revienne, pourquoi tu m’as lancé un sort ?

– Hein ?

– Je me suis réveillée et soudain tout ce que je voulais c’était revenir vers toi et ce bébé.”

Elle a souri amèrement.

“Je ne t’ai lancé aucun sort.

– Même pas un sort de vengeance ?

– Jamais ! Je ne te ferais pas de mal, même si toi tu m’en as fait…”

J’ai hoché la tête en silence. J’avais une envie mortelle de la prendre dans mes bras, mais je sentais qu’elle n’était pas encore prête.

“J’ai joué de malchance à Marseille, alors j’ai cru…

– Des fois on a juste pas de bol. Mais comment ça à Marseille ?

– Je me suis enfuie le plus loin que j’ai pu.”

Elle a eu un rire sans joie.

“Tu aurais pu aller plus loin.”

Elle a poussé un gémissement tandis qu’une contraction la traversait. Par réflexe, j’ai pris sa main. Elle ne m’a pas repoussée.

“Est-ce que tu me permettrais, ai-je commencé, de co-parenter avec toi ? Je sais que tu ne me pardonnes pas, et je ne le demande pas, mais je voudrais juste… Une place dans ta vie et celle de cet enfant. Pas forcément qu’on se marie ou que je l’adopte, juste… t’aider. Être là. Je peux te laisser notre appartement et m’installer pas loin pour pouvoir venir quand tu en auras besoin.”

Son visage s’est fendu d’un sourire qu’elle n’a pas pu réprimer, mais elle a répondu : 

“On verra.”

Une sage-femme est entrée dans la salle au moment d’une nouvelle contraction.

“Je veux la péridurale, a exigé Adélaïde.

– Il n’y a pas des recettes de sorcière… ai-je demandé 

– Je veux la péridurale !”

Elle commençait à paniquer et serrait ma main très fort. J’avais mal, mais j’en étais heureuse. La sage-femme s’est penchée entre les jambes d’Adélaïde et a mesuré la dilatation de son col de l’utérus.

“Déjà huit centimètres, vous êtes une rapide !”

Ma sorcière n’a pas réagi à ce “compliment”. Elle a articulé silencieusement : “pé-ri-du-rale”. La sage-femme a compris et est sortie. Quelques minutes plus tard, elle revenait avec l’anesthésiste. J’ai fermé les yeux pendant que celle-ci posait le cathéter. J’ai su que l’aiguille pénétrait dans le bas du dos d’Adélaïde car elle m’a broyé la main plus fort.

“Quand est-ce que ça fait effet ? a-t-elle demandé.

– D’ici une quinzaine de minutes” a répondu l’anesthésiste.

L’accouchée a grogné. La sage-femme lui a conseillé de exercices de respiration et je me suis prudemment abstenue de faire quoi que ce soit hormis lui tenir la main. Au bout de dix minutes, elle était plus relaxée et a commencé à sentir l’effet de la péridurale. La sage-femme a annoncé dix centimètres de dilatation.

“Vous allez pouvoir commencer à pousser.”

Adélaïde a fait la moue, mais elle a obtempéré.

“Le bébé se présente par la tête” a commenté la sage-femme.

J’avais lu suffisamment de sites internet pour savoir que c’était une bonne nouvelle. J’ai souri à Adélaïde, mais elle ne me l’a pas rendu, concentrée sur son accouchement. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous avons entendu un cri et la sage-femme a mis dans les bras d’Adélaïde un nouveau-né tout visqueux en disant “c’est un garçon”. Ma sorcière a éclaté en sanglots.

“Qu’est-ce qui se passe ?” ai-je demandé, affolée.

Elle a mis du temps à déglutir avant de me répondre.

“J’ai peur…

– Je serai là.”

La sage-femme nous a regardées avec émotion.

“Je vais vous laisser un moment” a-t-elle dit.
Elle est sortie et Adélaïde m’a tendu le bébé.

“Tu veux le porter ?”

J’ai hoché la tête vivement et j’ai attrapé l’enfant. Il était vraiment minuscule, léger comme une plume, et l’émotion m’a envahie.

“Il va lui falloir un nom, ai-je commenté. Tu y as pensé ?

– J’aimais bien Romarin ou Laurier”

J’ai retenu un rire nerveux.

“C’est ton fils, c’est ton choix.”

Elle m’a regardé tenir le bébé.

“C’est notre fils. Je ne pourrai pas faire ça toute seule.”

J’ai senti mes membres faiblir et je lui ai vite rendu le nourrisson. 

“Je ne dis pas que je t’aime encore, même si je pense que c’est le cas. Je ne dis pas que je te pardonne, parce que je pense clairement que ce n’est pas le cas. Mais c’est notre bébé, que nous avons prévu ensemble, et je ne me sens pas de l’élever toute seule.”

Elle m’a pris la main pour m’attirer près du lit où elle se tenait avec notre fils, et nous nous sommes tous trois serrés dans les bras. Nous étions une famille.

FIN

Image par ksyfffka07 de Pixabay